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Cérémonie de remise de diplôme à Stanford

Steve Jobs
(1955-2011)

Steve Jobs est le fondateur et PDG d’Apple, ainsi que le PDG de Pixar. Il fait ce discours lors d’une cérémonie de remise de diplôme à Stanford en 2005.

« C’est un honneur pour moi d’être parmi vous aujourd’hui, dans une des universités les plus prestigieuses du monde, pour votre remise des diplômes. Pour être tout à fait franc, c’est ma première fois, car je n’ai moi-même pas de diplôme. Aujourd’hui, je vais vous raconter trois histoires, trois tranches de vie. C’est tout. Pas de grand discours. Juste trois histoires. La morale de la première histoire, c’est que tout se recoupe

Et un an et demi encore avant de partir pour de bon. Vous devez vous demander comment j’en suis arrivé là. Il faut remonter à ma naissance, et même avant. Ma mère biologique était jeune, finissait ses études, et n’était pas mariée : elle a décidé de me faire adopter. Elle tenait absolument à me confier à des gens qui avaient fait des études, et m’a trouvé un avocat : tout avait été prévu pour que lui et sa femme m’adoptent à la naissance. Seulement, le moment venu, ils ont décidé qu’ils voulaient une fille. Du coup, mes parents, qui étaient sur liste d’attente, ont reçu un coup de fil au milieu de la nuit : « On a un petit garçon de dernière minute, ça vous intéresse ? » Et ils ont dit : « Bien sûr. » Peu de temps après, ma mère biologique a appris que ma mère n’avait pas fait d’études et que mon père n’avait pas fini le lycée : elle a refusé de signer les papiers pour finaliser l’adoption. Elle n’a cédé que quelques mois plus tard, quand mes parents lui ont promis qu’un jour j’irais à l’université.

Et dix-sept ans plus tard, me voilà à l’université. Mais dans ma grande naïveté, j’avais choisi une université presque aussi chère que Stanford, et toutes les économies de mes parents allaient y passer. Au bout de six mois, j’ai décidé que ça n’en valait pas la peine. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire de ma vie, et je voyais encore moins comment les études pourraient y remédier. Et j’étais là, à dépenser les économies de toute une vie. Alors j’ai décidé de tout plaquer, en me disant que tout finirait par s’arranger. En fait, je sautais dans le vide, mais avec le recul, c’est une des meilleures décisions que j’ai jamais prise.

À la seconde où j’ai laissé tomber, j’ai pu changer les cours inutiles pour ceux qui avaient l’air intéressants. Tout n’était pas rose. Je n’avais pas de chambre et dormais par terre chez des amis, je ramassais les bouteilles de Coca consignées 5 cents pour m’acheter à manger, et tous les dimanches soir, je faisais 10 kilomètres à pied pour faire mon seul vrai repas de la semaine au temple des Hare Krishna. J’adorais ça. Et tout – ou presque tout – ce que j’ai découvert rien qu’en suivant mon intuition et ma curiosité s’est avéré précieux par la suite. Je vais vous donner tout de suite un exemple. À l’époque, mon université offrait ce qui était sans doute les meilleurs cours de calligraphie du pays. Sur le campus, tout était magnifiquement calligraphié, des affiches aux étiquettes des tiroirs. Puisque plus rien ne m’obligeait à assister aux cours normaux, j’ai décidé d’aller aux cours de calligraphie pour apprendre un peu. J’ai appris tous les secrets des polices de caractères, les empattements, l’espacement, tout ce qui fait la beauté de la typographie. C’est un art subtil et chargé d’histoire, d’une beauté qui échappe à la science. J’étais fasciné. Rien de tout ça n’était censé avoir d’application pratique dans ma vie.

Et pourtant, dix ans plus tard, au moment de concevoir le premier Macintosh, ça m’est revenu. Et on l’a transposé sur le Mac. C’était le premier ordinateur à se soucier réellement de typographie. Si je n’avais pas été à ce cours, le Mac n’aurait jamais eu toutes ces polices si bien proportionnées. Et comme Windows a tout bonnement copié le Mac, il y a fort à parier que les PC auraient eux aussi fait l’impasse dessus. Si je n’avais pas laissé tomber les études, je n’aurais jamais atterri dans ce cours de calligraphie, et peut-être que les PC n’auraient jamais eu cette richesse typographique. Évidemment, il n’y avait aucun moyen de deviner que tout finirait par se recouper, mais avec dix ans de recul, c’était devenu limpide. Je le répète : on ne peut pas connecter les fils à l’avance, on ne le voit que rétrospectivement. La seule solution est d’avoir confiance en l’avenir : d’une manière ou d’une autre, les connexions se feront à un moment donné. Vous devez croire en quelque chose : en vous-même, en votre instinct, en votre destin, en votre karma, en la vie, peu importe le nom. Cette pensée ne m’a jamais quitté, et ça a changé ma vie.

La deuxième histoire est une histoire d’amour à rebondissements. J’ai de la chance : j’ai trouvé ce que j’aimais tôt dans la vie. J’ai lancé Apple dans le garage de mes parents, avec Woz8, à 20 ans. On a travaillé dur, et en dix ans, Apple est passé de nous deux et du garage de mes parents à 4 000 employés et 2 milliards de dollars. Je venais d’avoir 30 ans, on avait sorti notre plus belle création, le Macintosh, un an plus tôt. Et là, je me suis fait virer. Comment est-ce qu’on peut se faire virer d’une entreprise qu’on a montée de ses propres mains ? Eh bien, comme Apple s’agrandissait, on a engagé quelqu’un qui avait les compétences et le talent nécessaires pour m’aider à diriger l’entreprise, et pendant un an et quelques, tout s’est très bien passé. Et puis nos vues ont commencé à diverger, et on a fini par se brouiller. Et le conseil d’administration a pris son parti.

Bref, à 30 ans, j’étais sur le carreau. Et le monde entier le savait. J’avais perdu tout ce qui avait donné un sens à ma vie d’adulte. Les premiers mois, je ne savais pas quoi faire. J’avais le sentiment d’avoir trahi l’ancienne génération d’entrepreneurs en laissant échapper le témoin qu’on me passait. J’ai rencontré David Packard9 et Bob Noyce10 pour m’excuser d’avoir tout fait foirer. Je m’étais planté en beauté, au point de penser fuir la Silicon Valley. Mais peu à peu, une certitude s’est faite en moi : j’aimais toujours ça. Et la tournure qu’avaient prise les événements chez Apple n’y avait rien changé. Je m’étais fait larguer, mais j’étais toujours amoureux.

Alors j’ai décidé de prendre un nouveau départ. Je ne l’ai pas vu sur le moment, mais finalement, avoir été mis à la porte est la meilleure chose qui aurait pu m’arriver. Débarrassé du poids du succès, j’ai retrouvé l’insouciance du débutant, j’ai oublié mes belles certitudes. Ça m’a libéré et je suis entré dans l’une des périodes les plus fécondes de ma vie En cinq ans, j’ai créé une première entreprise, NeXT, puis une deuxième, Pixar, et je suis tombé amoureux d’une femme extraordinaire que j’ai fini par épouser. Pixar a sorti le premier long-métrage d’animation numérique, Toy Story, et c’est aujourd’hui le premier studio d’animation du monde. Les choses ont si bien tourné qu’Apple a racheté NeXT : j’ai réintégré Apple avec les technologies que nous avions développées chez NeXT, qui ont été la clef de la renaissance d’Apple. Et Laurene et moi avons fondé une belle famille.

Je suis à peu près sûr que rien de tout ça ne serait arrivé si je n’avais pas été mis à la porte d’Apple. La pilule a été dure à avaler, mais il faut croire que c’était un mal pour un bien. Parfois, la vie vous réserve de sacrés coups durs. Ne perdez pas la foi. Je suis persuadé que si j’ai continué à aller de l’avant, c’est parce que j’aimais ce que je faisais. Trouvez ce que vous aimez ! C’est aussi valable en travail qu’en amour. Le travail va occuper une grande partie de votre vie, et le seul moyen de s’épanouir vraiment est de penser qu’on fait du bon travail. Et le seul moyen de faire du bon travail, c’est d’aimer ça. Si vous n’avez pas encore trouvé, continuez à chercher. Ne vous asseyez pas sur le bas-côté. C’est comme en amour : quand vous trouverez, vous le saurez. Et plus les années passent, mieux c’est. Alors continuez à chercher tant que vous n’aurez pas trouvé. Continuez à avancer.

La troisième histoire parle de la mort. Quand j’avais 17 ans, j’ai lu une citation qui disait à peu près : « En vivant chaque jour comme si c’était le dernier, on est sûr de finir par avoir raison. » Ça m’a fait réfléchir, et depuis trente-trois ans, tous les matins, je me regarde dans le miroir et je me dis : « Si c’était le dernier jour de ta vie, est-ce que tu ferais ce que tu as prévu de faire aujourd’hui ? » Et si la réponse est « non » pendant trop longtemps, là je sais qu’il faut que je fasse quelque chose. Savoir que je ne serai bientôt plus là m’a toujours aidé à prendre les grandes décisions de ma vie. Parce que presque tout, nos attentes, nos vanités, nos pudeurs, nos peurs de l’échec – tout ça ne pèse rien face à la mort, il ne reste plus que ce qui compte vraiment. Vous rappeler que vous êtes mortel est le meilleur moyen d’échapper au piège d’avoir quelque chose à perdre. Vous êtes déjà nu. Il n’y a aucune raison de ne pas suivre votre cœur. Il y a un an, j’ai appris que j’avais un cancer. Un matin, j’ai passé un scanner, il était 7 h 30, et on voyait très nettement une tumeur sur le pancréas. Je ne savais même pas à quoi servait un pancréas. Les médecins m’ont dit qu’il y avait toutes les chances pour que ce cancer soit incurable, et qu’il me restait trois à six mois. Mon docteur m’a conseillé de rentrer chez moi et de mettre de l’ordre dans mes affaires, ce qui en langage médical consiste à préparer le patient à mourir. Autrement dit : en quelques mois, dire à ses enfants ce qu’on avait prévu de leur dire lors les dix prochaines années. Autrement dit : faire en sorte que tout se passe au mieux pour sa famille. Autrement dit : faire ses adieux.

Le diagnostic m’a hanté toute la journée. Ce soir-là, j’avais une biopsie, on a descendu un tube dans ma gorge, puis dans mon estomac, puis dans mes intestins, on m’a mis une aiguille dans le pancréas et on a prélevé quelques cellules sur la tumeur. J’étais sous anesthésie, mais ma femme, qui était là, m’a raconté qu’au moment où ils se sont penchés sur le microscope, les médecins se sont mis à pleurer, parce que finalement, c’était une forme très rare de cancer qu’on peut traiter par chirurgie. On m’a opéré, et je vais bien. J’ai entrevu la mort, et j’espère bien ne plus la revoir d’ici pas mal d’années. Après avoir traversé ça, je peux vous le dire avec un peu plus de certitude qu’à l’époque où la mort n’était qu’un vague concept : personne ne veut mourir. Même les gens qui veulent aller au paradis n’ont pas envie de mourir pour y arriver. Et pourtant, la mort est notre destination à tous. Personne n’y échappe. Et tant mieux, parce que la mort est sans doute ce que la vie a inventé de mieux. Elle fait changer la vie. Elle efface l’ancien et laisse place au neuf. Aujourd’hui, le neuf, c’est vous, mais un jour, et dans moins longtemps que vous ne le pensez, vous aurez vieilli, vous devrez céder la place. Désolé pour les accents tragiques, mais c’est la vérité. Votre temps est compté, alors ne le gâchez pas à vivre une vie qui ne serait pas la vôtre. Ne vous laissez pas enfermer dans le dogme, ne laissez pas les idées d’autrui diriger votre vie. Ne laissez pas les cris des autres couvrir votre voix intérieure. Et surtout, surtout : ayez le courage de suivre votre cœur, ayez le courage de suivre votre intuition. Eux savent déjà ce à quoi vous aspirez. Tout le reste est secondaire… »

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